LES JUIFS ONT LA MEMOIRE COURTE

par Tzvi Fishman

Les Juifs ont la mémoire courte. Peut-être est-ce pour cette raison que nous sommes sans cesse à nous souvenir. Souviens-toi du Shabbat. Souviens-toi de l’Exode d’Égypte. Souviens-toi comment tu te tenais au pied du mont Sinaï. Souviens-toi de ce que t’a fait Amalek. Nous avons même un jour annuel du souvenir, de peur que nous n’oubliions.

C’est peut-être notre propension à l’oubli qui explique la surprise des Juifs de France devant la tournure des événements qui font d’eux une minorité de nouveau haïe dans le pays de la liberté, de la fraternité et de l’égalité. Ils semblent avoir oublié la longue liste des pogroms perpétrés en terre de France. De toute évidence, ils ont aussi oublié Dreyfus. Effacée également de leur mémoire collective la photographie de Hitler posant devant la tour Eiffel ; oblitérée aussi la collaboration française avec les nazis dans les rafles de Juifs.

« Comment est-ce possible ? » s’étonnent aujourd’hui les Juifs de France. Qu’avons-nous fait pour être autant détestés ? Ils ont oublié, semble-t-il, que nous avons tué le « sauveur » chrétien. Ils ont oublié que jusqu’à la Révolution française, tous les sujets de France étaient catholiques. Pendant des siècles, les enfants français ont été nourris du mythe du meurtre de Jésus par les Juifs autant que du lait de leur mère. La haine des Juifs a fini par faire partie intégrante de leur structure génétique. Même aujourd’hui, alors que la majorité des Français, hommes et femmes, sont laïcs, chaque fœtus français porte un chromosome « les Juifs ont tué Jésus », à l’instar de la plupart des Gentils dans le monde occidental et dans tous les pays où l’Église régnait autrefois.

En voici un exemple :

Après avoir reçu mon diplôme universitaire à New York, je m’embarquai à bord du luxueux paquebot, le France, pour un pèlerinage littéraire romantique effectué avant moi par de nombreux auteurs américains prestigieux, Ernest Hemingway, Thomas Wolfe et Henry Miller, pour n’en citer que quelques-uns.

Le cinquième jour de la traversée de l’Atlantique, je me liai d’amitié avec un jeune Danois de mon âge. Le bateau arriva au quai de Cherbourg, mais au lieu de me rendre immédiatement à Paris en train avec les autres passagers, nous décidâmes de passer la nuit à Cherbourg où se déroulait une fête de la bière.

À cette époque, je ne portais ni barbe ni moustache, et j’avais les cheveux longs d’un hippy. Mon ami danois arborait des cheveux blonds qui lui tombaient jusqu’aux épaules. Nous n’avions pas du tout l’air juif. Alors que nous marchions sur les quais avec nos sacs à dos, une Mercédès Benz passa et le chauffeur sortit la tête par la fenêtre.

« Heil Hitler » ! hurla-t-il. Ce furent les premiers mots que j’entendis sur le sol européen.

« Heil Hitler ! » cria-t-il de nouveau.

Je l’ai dit, mon ami danois, blond, n’avait pas plus l’air juif que moi. Cet incident bizarre m’ébranla. Coïncidence ou sorte de présage ? me demandai-je.

Ce soir-là, nous nous rendîmes à la fête de la bière. Elle se déroulait dans une immense tente remplie de milliers de personnes engloutissant d’énormes chopes de bière. Un orchestre allemand jouait, très fort, des chants allemands. J’avais le pressentiment que si quelqu’un se levait brusquement et se mettait à crier « Heil Hitler ! » tout le monde se lèverait et se joindrait à lui pour crier à la gloire du Führer.

Assise à table derrière moi, une jeune Française affichait un grand sourire heureux. Curieux, je lui demandai pourquoi la foule chantait en allemand. J’avais appris le français au lycée et mon accent était assez bon. « Je pensais que la France et l’Allemagne étaient ennemies », dis-je.

« C’était autrefois, répondit-elle, maintenant, nous sommes amis. »

En un éclair, je me souvins avoir appris que, pendant la Seconde Guerre mondiale, la France avait collaboré avec les nazis pour rafler les Juifs quand les Allemands occupaient Paris. J’avais fugitivement ressenti un certain trouble, mais comme tout le monde s’amusait, je cessai de ratiociner. Après quelques chopes de bière, je me mis moi aussi à chanter en allemand.

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Tzvi Fishman est un auteur et cinéaste israélien qui vit à Jérusalem. Parmi ses nombreux livres figurant: Touvia en Terre promise; Le livre de Hirsh; Le grand romancier américain; Lumières sur Orot – Eretz Israël.